DESIGNER CHAUSSURE : MARIE BIEQUE
Le meilleur pour la fin. Je dis le meilleur parce que cette créatrice m’a vraiment impressionnée.
Première raison : ses planches d’ambiance sont tout simplement magnifiques. Marie est une dessinatrice hors-pair, c’est ce qu’elle préfère, et c’est aussi une conceptrice, elle a notamment travaillé pour un bureau de style parisien.
Deuxième raison : ses modèles ont l’air simples, comme ça, mais il y a en fait plusieurs niveaux de lecture, ce qui dénote une vraie démarche artistique et de réflexion.
En passant rapidement devant le stand, on voit des chaussures assez belles et recherchées, colorées, dans les teintes de la saison, sexy et élégantes. Mais quand on regarde de plus près, c’est une vraie histoire, avec une évolution, et plusieurs degrés d’interprétation qu’elle présente.
Le nom de la collection : Hysteric Heaven
La richesse de la collection de Marie vient aussi du fait qu’il y a trois univers qui fonctionnent chacun grâce à l’autre, ils fusionnent pour créer un tout.
C’est l’histoire d’une héroïne, une sorte d’Alice, qui se réveille dans un jardin bizarre, « Eden of Nowhere », une sorte de Pays des Merveilles. Mais ce pays a un côté sombre, vénéneux, qui n’apparaît pas au premier regard, un peu comme dans toutes les choses de la vie.
Cette part d’ombre, cette Nature dangereuse apparaît dans la chaussure, que Marie pense comme une sculpture. On a le côté Belle, et le côté Bête.La première chaussure est désirable, presque érotique, elle appelle une certaine sensualité, comme une plante carnivore, qui charme par ses attraits, pour mieux capturer la mouche… Marie détourne le textile et son utilisation principale, pour en faire un matériau privilégié, qu’elle associe au cuir, traditionnel dans le savoir-faire chaussure. Le mélange des matières est ici intuitif, dynamique, pour un résultat recherché très visuel.

La deuxième chaussure traduit l’évolution de l’histoire : le temps se gâte, l’héroïne se réfugie dans un manoir baroque qui se présente sur sa route.
Les fauteuils sont Louis XV, et inspirent le dessin des talons, l’univers poudré, feutré, moins minéral.
La fusion se fait avec le premier univers sur le contraste Dr. Jekyll et Mr. Hyde. La belle s’endort, rêve, s’imagine d’autres vies, « Schizophrenic Dream ».
Quel contraste entre la beauté des chaussures et l’ombre de l’univers développé ! J’ai trouvé ce travail fascinant, parce qu’il n’est pas accessible. Il faut creuser, gratter la surface pour découvrir le sens profond de cette histoire. Les influences McQueen sont clairement perceptibles !
Troisième partie, les ombres s’allongent encore, et l’héroïne s’engage sur une piste encore plus dangereuse, la folie. Les étapes 1 et 2 s’ajoutent à cette dernière, pour former l’apothéose de la collection, « Beauty Shadow ». Les matières reflètent le « délire » au sens premier de cette phase d’histoire, et deviennent aériennes.
Cette collection est un jeu très construit, entre attirance et répulsion.
Il correspond à une émotion très forte de la créatrice, pour qui la création se fait toujours un peu dans la « douleur » : c’est difficile de faire jaillir ce qui anime son imaginaire pour le rendre réel, tangible, c’est difficile de vivre le doute, d’exprimer sa créativité sans la trahir.C’est une quantité astronomique de dessins, avant d’arriver à celui qui traduira le mieux – en tout cas le jour où il faut bien s’arrêter – la Vision, une quantité incroyable de références, photos, échantillons qui donnent l’esprit et l’ambiance.

Pour Marie, créer une collection s’apparente à un accouchement. Il est à la fois joyeux et douloureux, à la fois fin et début de cycle. Est-ce que les gens comprendront ? La créatrice cherche à interpeller, quitte à choquer, en utilisant des images fortes, spectaculaires. Elle veut que le spectateur s’interroge, qu’il trouve par lui-même ce qui est secret, confidentiel au premier abord. La création de chaussures au sens « objet », et son aspect mercantile, passe presque au second plan, après le concept, la démarche artistique, la quête de sens.
On aime, on aime pas, cette collection ne laisse forcément pas indifférent en tout cas.
Retrouvez toute la saga de Step by Step Janvier 2011 :
Janaina Day 1, Sylvie, Yu Chen Day 3, Camille Champomier Day 4, Morgane Fraga Day 5, Sonia Amari Day 6, Sabrina Oliveira.Pssst : si vous êtes jeune créateur, les sélections reprennent, pour le concours de septembre ! Plus d’infos auprès de : Marie Noëlle de CAGNY. Tel : + 33 (0)6 22 87 54 03 marienoelle@mess-around.com.