Nicolas Degennes est le maquilleur star de la marque Givenchy Parfums depuis onze ans déjà !

Nicolas Degennes DA Givenchy

A 40 ans, ce boulimique de nouveauté est un touche-à-tout qui  est a tout essayé : il est passé du maquillage en institut de beauté au maquillage télé, puis au maquillage studio, puis de mode, etc…

Sa mission chez Givenchy : repositionner la marque pour lui rendre le prestige du fondateur, Hubert de Givenchy. Aujourd’hui, grâce à son impulsion créative, la marque est résolument tournée vers l’avenir, très forte en innovations (le premier mascara boule par exemple).

Nous avons eu la chance de le rencontrer à l’occasion du salon Make Up in Paris.

Vous parlez souvent des Etats-Unis comme source d’inspiration, qu’est-ce qui vous a fasciné quand vous y avez habité ?

La liberté des Américains. J’ai passé deux ans là-bas, j’avais l’âge de m’amuser, et il y avait cette incroyable énergie, ce dynamisme de pile électrique !

Pour travailler c’est très stimulant, on apprend vite, on s’amuse. Pour moi c’était une vraie belle résonnance.

Aujourd’hui, c’est New-York surtout qui concentre pour moi cette énergie. C’est une énergie différente des autres villes. Elle me passionne toujours. C’est un équilibre entre énergie, passion, pulsion, ça va très vite.

Times-Square

C’est là-bas que vous avez eu le déclic ?

Oui. J’étais dans le milieu de la photo, donc il y avait déjà du maquillage. C’est là que j’ai rencontré l’assistant de José Luis, Hugo. Il m’a raconté sa passion. C’était l’histoire de ma vie. Ma mère avait ouvert une parfumerie. A mon retour, j’ai très vite maquillé les clientes. J’ai été repéré, et ça a lancé ma carrière.

J’ai appris progressivement, notamment au contact de Dany Sanz, chez Chauveau. Il me manquait la technique, le B.A-ba, l’essence du métier. Je voulais comprendre les matières, leurs réactions, connaître les effets spéciaux. Ecole et l’expérience ont été très complémentaires et m’ont permis d’atteindre ma cible.

J’ai travaillé pour Canal+. Après quelques mois j’ai été nommé Chef Maquilleur. J’avais négocié mon autonomie avec Alain Degreffe. J’ai encore beaucoup appris. Sur Canal +, il fallait que tout soit fait dans la seconde. C’était l’énergie des débuts, tout allait très vite. Un peu comme aux Etats-Unis. Et à l’époque il n’y avait pas le numérique !

J’ai proposé à Alain Degreffe un habillage Noir & Blanc, c’est devenu la signature de Canal +.

J’ai continué à mettre ma patte un peu partout, notamment au Festival de Cannes.  C’était fascinant, très transversal. J’aime ce métier pour ça. On faisait du court-métrage, alors j’ai appris à faire des raccords. C’est important pour grandir !

Vous avez aussi travaillé sur les clips de Mylène Farmer.

Mylène c’était une jeune femme qui était venue me voir, je sais plus trop comment ça s’est fait. C’était pour  « Libertine », ça m’avait plu parce qu’elle tournait cette vidéo comme un vrai film de cinéma.

Mylène Farmer Libertine - Nicolas Degennes

MAJ  171/11 : Une illustration si proche d’une photo, qu’elle m’a bluffée, je rétablis les choses en m’excusant auprès de son auteur,
©Sabine van Apeldoorn, « Libertine » d’après une photo originale d’Eric Caro. Pour découvrir son travail cliquez ici.

Vous avez dit que pour se maquiller, il fallait être curieux de soi, essayer, comme on essaie une robe. Quel est selon vous le rapport entre mode et maquillage ?

Je pense que l’un s’exprime de plus en plus avec l’autre. Il y a un lien très fort.
A l’époque, sur les podiums, on ne maquillait pas les modèles. Et puis un jour, le magazine Elle a mis en couverture un mannequin d’un défilé de Milan sans vrai maquillage. C’était quelque chose de rapide. On s’est rendu compte qu’on pouvait faire des couvertures maquillées, et des défilés maquillés. Je crois que toutes les silhouettes font et doivent fabriquer la Beauté. Ce sont des énergies, des couleurs, qui racontent l’histoire de la Beauté.

Grand public, Studio, Backstage, Cinéma. Qu’est-ce qui vous a plu dans chaque secteur ?

A chaque fois, c’était une expérience nouvelle. Je n’ai pas pris du plaisir partout, mais je ne voulais pas monter comme une flèche. J’ai préféré travailler avec constance, pour durer. J’ai pris ce qu’on me donnait à manger, j’ai jonglé entre passion et raison.

J’ai aimé le mélange. On n’est pas uniques de toute façon.

La manière dont je construis un maquillage dépend du moment, qui lui est unique. Mon envie c’est pour chacun de ces instants éternels et uniques mettre une énergie, une volonté. Je déteste faire deux fois le même maquillage. C’est comme une robe, un maquillage doit être à la fois festif et sérieux. Et élégant bien sûr.

Qu’entendez-vous par « on est pas uniques » ?

Etre unique, c’est la mono-identité : or nous sommes uniques mais multiples. Avoir une mono-lecture de soi-même est très ennuyeux.

J’aime apporter une dimension ludique de temps en temps. A côté de la complexité, du sérieux, apporter de l’amusement. Ca fait partie de toute construction d’image. Il ne faut pas aller trop loin, en abuser, mais c’est indispensable.

Comment construisez-vous un maquillage ?

Je regarde les produits concurrents, les baumes, etc. Ce sont des éléments de recherche. Je suis là pour tester des choses. Je manipule, j’essaie. J’ai besoin d’aller voir ailleurs, de comprendre ce qui se passe ailleurs, ça donne une volonté, ça renforce le sentiment d’appartenance à la marque pour laquelle on travaille.

Est-il vrai que vous palpez les visages avant de les maquiller ?

Oui. C’est important pour stimuler la remontée de la peau. La tension de la peau vient des muscles, plus on les manipule, plus on les masse, plus elle se retend, c’est sa fonction.

En plus, c’est très plaisant, ça fait circuler les énergies, le lifting par le massage a un résultat bluffant.Jeanne Moreau

Vous savez, j’ai maquillé Jeanne Moreau. La première fois qu’elle était devant moi, j’ai été choqué, je ne retrouvais pas l’actrice telle que je l’avais en tête. C’est après le massage de son visage que je l’ai retrouvée. Je lui ai dit.

Pour le maquillage c’est comme pour les comédiens, ils doivent trouver en eux cette énergie pour faire surgir la flamme. On a beaucoup travaillé ensemble, partagé des énergies. Elle était très fatiguée quand je l’ai vue. La fatigue, le temps, c’est une bataille qu’on peut gagner. C’est très stimulant.

Je suis quelqu’un d’un peu stupide : je suis totalement convaincu que le fil conducteur du monde c’est l’énergie terrestre. Regardez l’artisanat en Amérique du Sud, en Afrique. Ce sont les mêmes principes, et pourtant il n’y a pas de rencontre des peuples. C’est impressionnant !

Je suis persuadé que quelqu’un à l’autre bout du monde à la même idée. Il faut communier ensemble, se sentir plus fort, on récupère quelque chose qu’on n’a pas. Comme un habit de lumière qu’il nous suffit de revêtir. C’est passionnel. On a le cœur en tire-bouchon, les sens en éveil. C’est unique, c’est une histoire.

En tant que DA, comment faites-vous vivre l’héritage d’Hubert de Givenchy ?

Quand je suis arrivé, j’ai travaillé sur la ligne « Miroir », que je n’aimais pas. Je voulais faire vivre cette collection, mais je me suis donné du temps pour bien comprendre la vision d’Hubert de Givenchy.

Le logo était un signe très fort, comme les QR-code si on veut être moderne.

Alors je me suis demandé ce que je ferais si j’étais Hubert de Givenchy. J’ai essayé de comprendre l’avant, mais surtout mon rôle est de penser l’après.

Imaginer quelque chose d’accord, mais mes impulsions, mes histoires, ma volonté sont personnelles. Et si j’étais lui ?

 

Alors j’ai remis en scène le logo : il apparaît sur les boîtiers comme un sigle. Il y a quatre G comme il y a quatre pieds aux armoires, aux tables. C’est du solide.

Givenchy Boîtier 4G

Les Maisons de Couture sont souvent de belles endormies, après des turbulences, qui un jour se réveillent. Comme la Belle au Bois Dormant.

C’est vous qui avez choisi Liv Tyler comme égérie ?

Liv est notre égérie depuis 2003. C’était tellement évident ! J’adore ce type de Beauté. C’est un clin d’œil entre la France et les Etats-Unis, comme la relation qui a existé entre Hubert et Audrey (Hepburn ndlr).
Elle est une beauté étonnante, surprenante. Elle s’est imposée naturellement, et pour longtemps.

Liv Tyler Givenchy Very Irresistible

Elle me rappelle vraiment Audrey Hepburn. Elle a cette passion éternelle, cette fidélité, et il y a cette amitié profonde que le temps n’altère pas. Elle est fidèle à elle-même, à la marque.  

Liv a été choisie alors qu’à l’époque il n’y avait pas encore cette mode des égéries. C’est une belle relation, et avec le packaging et plus de luxe, cela a donné un nouveau positionnement à la marque.

Ndlr : la chanson du prochain parfum de Givenchy sera interprétée par Liv Tyler, une première pour la fille du rockeur Steven Tyler d’Aerosmith. C’est une reprise du tube rock INXS, Need you tonight.

Voici la vidéo si vous ne l’avez pas encore vue :

 

 

 

Vous parlez de positionnement. Quelle est la place du Marketing dans votre travail ?

Je parlerais de va-et-vient. Il y a forcément du Marketing dans toute création cosmétique. Mon rôle je crois, est d’être le « Gardien du Temple ». J’essaie de conserver le « gong », mais je travaille sur l’instauration d’un dialogue. C’est très intéressant ! J’ai imposé ma vision, car je pensais qu’elle est juste. Mais il faut savoir que je ne lance pas un produit auquel je ne crois pas. Ce serait impossible pour moi de le soutenir !

Quelle est votre vision du maquillage et des Femmes d’aujourd’hui ?

Je crois que le maquillage est une arme. La femme d’aujourd’hui c’est un peu une guerrière ! Bien sûr elle ne se voit pas elle-même comme ça !

Notre société est passée de patriarcale à autre chose, elle est incertaine, et c’est difficile pour les femmes. Elles ont besoin d’une tenue, d’avoir des choses à transmettre.

La beauté c’est l’une des premières choses qu’elles peuvent transmettre. « Maman t’es belle », ça a quelque chose de chic, d’étonnant, et de vraiment vivant. Ca fait partie des beaux petits plaisirs.

Transmettre une émotion, c’est ça le maquillage. Il y a aussi une notion d’élégance dans cette transmission. « On est tous pareils à poil ! »

J’adore le Luxe, pour moi l’idée de transmission c’est ce qui fait le luxe. Regardez le Cristal Baccarat. On ne l’achète pas seulement pour soi, on l’achète aussi pour transmettre.

Quel est le secret du maquillage Givency ?

Pour « Je Veux la Lune », la collection Hiver 2012, je voulais l’impossible, j’avais la tête dans les étoiles. Je voulais une matière malléable, qui soit facile et agréable à utiliser. Je voulais aussi une ombre à paupières noire. C’est très Givenchy.

Givenchy Je Veux la Lune Hiver 2012

J’aime pousser les gens à être curieux, à détourner les produits. J’aime créer des produits rigolos, intelligents. Les ombres sont à utiliser en gloss à épaules par exemple !

Les produits s’expriment ensuite à travers des matières très différentes.

C’est un ensemble, entre couleur et texture. Mais surtout la texture. S’il n’y avait que des couleurs à créer, ce serait facile ! Créer une texture c’est autre chose, il faut qu’elle corresponde à l’objectif, c’est elle qui retranscrira la couleur. C’est un support.

Vous avez révolutionné le monde du mascara avec le premier mascara boule « Phénomen’Eyes ». Quelles qualités faut-il pour être maquilleur aujourd’hui ?

Je pense qu’il faut y croire, tout en étant très honnête avec soi-même. Il faut savoir gérer la frustration, en faire un moteur de créativité. Il faut avoir aussi de l’humilité, parce qu’on n’a pas la science infuse : on n’est qu’un maillon de la chaîne.

Je crois qu’il faut être un peu opportuniste pour faire ce métier, créatif beaucoup, et être une éponge surtout. Il faut prendre beaucoup et en faire beaucoup, ne pas tout garder.

Et bien sûr la passion.

Quel sera le maquillage du futur selon vous ?

Sûrement un produit super-technologique, super bourré d’actifs, anti-âge, avec une résonnance soin, mais qui ne sera pas du soin.

Aujourd’hui, je travaille beaucoup sur la notion de surfaçage. Avant on travaillait sur les silicones, maintenant on est sur des flouteurs et polymères, qui sont plus naturels. Et il y aura aussi une notion de transparence et de correction.

Y a-t-il un style Nicolas Degennes ?

Je ne sais pas ! Il faudrait demander à Fanny Martin (fidèle assistante ndlr), elle me connaît mieux que moi !

Mes goûts évoluent en permanence. J’ai besoin de me vider la tête régulièrement, d’entrer dans un nouveau monde, pour changer de silhouette, et exprimer autre chose.

Si je devais répondre, je dirais peut-être le Mouvement, comme celui des mobiles de Calder.

Un grand merci à Nicolas Degennes pour sa gentilllesse et disponibilité !

Pour le printemps, Nicolas Degennes propose un look poétique, nommé « Instant Bucolique« , avec un palette star de quatre ombres à paupières (chocolat, rose, vert d’eau et un doux violet) à la délicatesse des pétales de fleur, et un Rouge Interdit couleur coquelicot pour faire vibrer les pastel… So romantic & Chic. J’adore !

Voilà, c’était le dernier article de la série « Anniversaire 2 ans. » Vivement l’année prochaine !