Suite de la série d’articles sur le Grand Prix du Livre de Mode, avec aujourd’hui le Gagnant : 
Yves Saint-Laurent, co-écrit par Farid Chenoune et Florence Müller
Pour commencer, M.Chenoune nous a confié quelques informations sur le contexte du livre, à savoir l’exposition de 2010 au Petit Palais :
– il s’agissait de la première exposition sur Saint Laurent depuis 25 ans, et la précédente n’avait pas cette ampleur : environ 300 pièces exceptionnelles ont été exposées l’année dernière (choisies parmi plus de 5000, conservés dans d’immenses frigos, à la fondation YSL, qui se tient dans les anciens bureaux de création d’YSL).
– les conditions d’exposition étaient exceptionnelles elles aussi : c’est extrêmement rare de voir des modèles exposés sans protection (postillon, poussière fragilisent les tenues et leurs tissus d’exception).
– l’atmosphère était intimiste, ce qui est incroyable pour une aussi grande expo.
– la scénographie était soignée, de façon à raconter YSL comme on aurait pu raconter un vêtement, de son ébauche à sa fabrication. 
Le livre est-il pour autant un catalogue, au sens premier : une présentation organisée, maniaque, de tous les modèles disponibles ? 
Et bien non ! L’objectif des auteurs était le suivant « aller plus loin dans les gestes stylistiques d’Yves Saint-Laurent, le raconter plus en détail. » Le livre est donc centré sur l’Homme (et l’expo sur les Créations), avant d’aborder son style et ses créations. « Il faut dire aussi que l’Homme lui-même était un modèle ! » d’après Farid Chenoune.
Ce serait impossible de cataloguer vraiment l’oeuvre d’un créatif aussi prolifique. Aussi fallait-il trouver un autre angle d’approche. C’est là que la visite du bureau de Monsieur Saint-Laurent s’est avérée déterminante : les deux auteurs ont trouvé d’innombrables classeurs, archivant avec soin des milliers de couleurs. Toute la palette de Saint Laurent réunie dans une dizaine de classeurs, des couleurs classées par ressemblance, des milliers de camaïeux de nuances et de matières. 
Le déclic. Ce sont donc ces pages, consignant des échantillons de tissus avec une patience et une rigueur incroyables, qui rythment l’ouvrage.
Une prise de risque certaine (d’autant que chaque page coûte!) mais qui donne, à mon sens, une portée inédite au livre : le rêve, via la technique, le rendu, palpable de ce qui d’habitude ne l’est pas : le travail de création et fabrication.

La « chasse au trésor » menée par les auteurs se poursuit par des entretiens avec tous les proches d’YSL : Pierre Bergé évidemment, mais aussi ses premières d’atelier, ses collaborateurs, etc., avec toujours comme objectif de réaliser une vraie monographie du style YSL, très proche du vêtement, de la couture.
Le livre comporte une quantité de photos, les modèles sont portés sur des mannequins ou par des personnes, (photos d’époque) pour rendre le Mouvement, si cher à YSL.

Farid Chenoune poursuit, en parlant de la collection « charnière » d’YSL : 1971, qui tenait une place importante dans l’exposition.

Cette collection a fait scandale, car YSL a puisé dans les années 40 son inspiration. Or cette période de l’Occupation Française (et notamment la Collaboration « Horizontale ») est toujours honteuse en 1971, son souvenir est encore frais… C’est précisément l’image de la femme des années 40 (« la prostituée mondaine qui maîtrise son destin, sa sexualité », d’après Farid Chenoune) qui intéresse YSL.

C’est l’époque des révolutions féministes, il « adopte le conformisme stylistique de l’époque mais l’interprète de façon radicale et violente« . Il « libère la femme, rebat les cartes en mettant en scène une femme qui maîtrise sa sexualité« . C’est aussi pour lui une manière d’afficher son indépendance sexuelle (c’est l’époque de la fameuse photo de Saint-Laurent nu par Sieff).

Pour finir, Farid Chenoune parle de l’influence d’YSL aujour’hui…
« Les grandes influences sont celles qu’on ne voit pas (ou plus). »

Pour lui, YSL est un formidable passeur, qui a contribué à l’accélération de la mode rétro (le temps des premières fans des Puces). Il avait un « 7ème sens« , celui de « sentir son époque« , il avait « l’intuition du présent« . YSL c’est le « crépuscule du Couturier », celui avec qui le monde de la mode bascule dans le prêt-à-porter.

Farid Chenoune a eu la chance d’assister à un défilé d’YSL. Il témoigne avec émotion de son souvenir :
« Il était timide, hypersensible, mais il avait une présence physique incroyable. Il était faible et fort à la fois. Il était à l’avant-garde, par ses créations, par sa posture sexuelle. Son personnage était celui d’un Ange, chrétien et désexualisé. Comme beaucoup, je suis tombé Amoureux d’YSL. Il avait une élégance naturelle, une race, qui ne laissait personne indifférent, hommes ou femmes, homos ou hétéros. Il faisait en sorte que les gens l’aiment et le protègent, sans le toucher, comme une porcelaine magnifique ».

M. Chenoune évoque, en plus de la Figure de l’Ange, la figure de l’Artiste Romantique, au sens artistique bien sûr (talents et névrose dans la même personne, ordre et chaos, force et fragilité), qu’il perçoit notamment dans l’une des phrases laissées par YSL dans son journal : « je n’ai pas d’inspiration » (1963). Il poursuit avec une allusion qui m’a beaucoup étonnée, mais que je trouve très juste, en y pensant : « Sans YSL, pas d’Amy Winehouse. C’est lui qui a donné naissance au Couturier Star, à l’icône Pop comme Madonna ou Lady Gaga« .

Pour mieux connaître le travail d’YSL, je vous conseille vivement la lecture, ou le feuilletage de ce livre.
Un titre de Lauréat du Grand Prix du Livre de Mode 2011 vraiment mérité.
Pour voir la remise du prix en vidéo c’est par là !

Bientôt, un article sur le troisième livre de la sélection : Ethique de la mode féminie, par Mariette Julien.
Relisez l’article sur le Grand Livre des Lunettes, de Dominique Cuvillier.

Pour acheter le livre :
Yves Saint Laurent