Bulles de Mode fête son 500ème article !!!!!

Pour l’occasion, je vous propose une interview exclusive de Jean-Marie Martin-Hattemberg, auteur du livre Lèvres de Luxe*, qui a donné lieu à une exposition présentée pour la première fois en Europe, à Lyon en février. Plus d’infos sur l’expo cliquez là.


Un homme étonnant, fascinant à écouter, car il est à la fois : collectionneur passionné (oh le pléonasme !), expert pointilleux et humaniste, au sens premier du mot (diffusion des savoirs, et du patrimoine culturel).
Pour illustrer l’article, M. Martin-Hattemberg nous fait le plaisir de dévoiler quatre flacons de parfumerie de sa collection. 
Qu’est-ce qu’un expert selon vous?
C’est d’abord un historien, et aussi un connaisseur. En ce qui me concerne, j’y ajoute une mission de porte-parole des métiers du luxe dans la parfumerie contemporaine.

Pourquoi la parfumerie ? Pourquoi une démarche centrée sur le patrimoine ?

C’est une passion d’adolescent. 
J’ai commencé à sauver de la destruction et à collecter des flacons et des objets de parfumerie de la période préindustrielle 1880-1960.   
Pourquoi cette période ?
Parce que c’est une période de changement brutal, une évolution et une révolution des idées, de la société, des technologies, du discours artistique. Elle correspond à la découverte de nouvelles énergies, du radium, de l’électricité.

C’est une période de vitesse incroyable, mais qui ne se fait pas au détriment de la qualité de vie, contrairement à ce que l’on vit aujourd’hui je trouve, où la vitesse ne permet plus de profiter des choses simples.  Pour moi, cette période reflète l’histoire de la société, et notamment des comportements d’élégance.

Photo : Myon  » 1000 Joies « ,1928. 
Flacon en cristal doublé rouge rubis de Baccarat imitant un pot à gingembre
J’étais fasciné par la beauté de ces oeuvres d’art, par les matières nobles utilisées pour les manufacturer, par leur brève durée de vie. Et puis j’étais aussi très curieux des secrets des savoir-faire des artisans du luxe. 
Enfin, je souhaitais participer à la sauvegarde de la mémoire, par exemple en sauvant de l’oubli des marques et artisans moins connus.
J’ai donc fait des recherches pour mieux connaître l’histoire de la parfumerie et le travail des artisans du luxe : cartonniers, cristalliers, verriers, etc.
Je suis convaincu que « C’est en connaissant le passé que l’on comprend mieux le présent pour mieux appréhender l’avenir ». J’essaie de transmettre cette vision aux grandes marques de luxe. 

Comment devient-on un expert en patrimoine ?  

Oh, vous savez, je n’ai pas un parcours « classique ». J’ai fait des études pour être diplomate, mais j’ai renoncé à l’idée quand j’ai compris que le jeu politique était plus important que la vraie représentation d’un Etat.

J’ai suivi une formation de juriste, et j’ai appris plusieurs langues, notamment le Néerlandais, parce que ça me plaisait de me différencier, et j’ai travaillé pendant 20 ans dans le négoce international et la finance.

L’expertise en parfumerie est venue après :

Passionné, collectionneur, j’organise depuis 25 ans des ventes aux enchères de flacons de parfums et objets de parfumerie, pour montrer qu’il y a un vrai public pour ces pièces, et aussi bien sûr un véritable intérêt dans leur histoire. 
(NB: Pour information, la dernière vente aux enchères de parfums organisée par JMMH s’est tenue en novembre 2010).
Petit à petit, j’ai commencé à être reconnu pour mon expertise par les professionnels de la parfumerie, ce qui m’a permis de travailler comme expert judiciaire en matière de Droits de la Propriété Artistique, Intellectuelle (œuvres de l’esprit) et Industrielle (produits manufacturés).

Photo : Bertelli « Eva », 1920.  Flacon dessiné par le sculpteur verrier Julien Viard (1883-1938)

J’ai aussi travaillé avec des grandes marques du luxe, sur des problématiques très concrètes, comme par exemple la réédition d’un produit. Il m’arrive de prêter des objets, de faire des recherches complémentaires.
Justement, parlons des marques, qu’est-ce qui pousse une marque à se tourner vers son passé?

Vous savez, je pense que depuis 20 ans il y a une carence totale de transmission des savoirs, des idées, de l’histoire, car la société du virtuel a supplanté, malheureusement, l’Humain. 

Cela se traduit par une très nette compartimentation des générations, avec une crise de jeunisme, un mouvement anti-personnes âgées. Les Anciens n’ont plus de rôle dans la société.
D’autres signes de cette crise de transmission : le niveau catastrophique en orthographe, le manque de culture générale (nb : vous avez vu ces reportages où les jeunes ne savent pas qui était de Gaulle ?), la crise de l’Education Nationale, le retour de la généalogie, le problème d’adaptation sociale.
Pour moi, la société a changé après le 11/09/2001. C’est une fracture dans les Mentalités, le début du XX1ème siècle, un peu comme le fut la première guerre mondiale en  1914, qui annonçait le XXème siècle.
Je trouve cela triste, mais il ne faut pas désespérer !
Le patrimoine est un vecteur de transmission, il concerne aussi bien la famille, que l’entreprise, et la société.  
Aujourd’hui le retour au patrimoine est significatif : il traduit le manque de quelque chose, la prise de conscience que peut-être nous avons fait une erreur quelque part, en n’en tenant pas compte.
Pour moi, la connaissance de notre patrimoine est un moyen de s’oxygéner l’esprit, une réelle ouverture, qui s’oppose à la ghetto-isation généralisée que j’évoquais tout à l’heure (nb compartimentation de la société).

Photo : Galeries Lafayette  » Terre de Retz « , 1920. 
Boîte de poudre en papier mâché laqué polychrome

C’est un ressourcement mental, un facteur de bien-être mental et culturel : il permet par exemple de rêver, de s’évader, quelque part de rattraper quelque chose qu’on n’a pas vécu, et qui nous manque d’une certaine façon.

Le patrimoine, c’est du temps retrouvé. Par rapport à ce que je disais tout à l’heure, la vitesse de la technologie, de nos vies, ne nous permet plus de prendre du temps, de faire une pause.  C’est un peu ce que dit le proverbe Africain : « En Europe, vous avez la Montre, mais en Afrique nous avons a le Temps ».

Pour les marques, qui constatent cette prise de conscience, je ne pense pas en revanche que le recours au patrimoine soit toujours sincère.
Il y a peu de marques, par exemple Thierry Mugler, qui raconte  une histoire contemporaine à partir d’une étoile, transférée  avec génie au star-system hollywoodien, Hermès, ou Yves-Saint-Laurent, qui ont une philosophie patrimoniale authentique, égale à elle-même depuis les origines.
Pour la plupart des autres marques, c’est avant tout une stratégie commerciale, qui trahit une crise identitaire. Pour ces marques, la valeur patrimoniale est secondaire. Ils sont avant tout dans la maîtrise de leur image.
Est-ce que ce retour au Patrimoine sera durable selon vous ?
Oui, ce mouvement sera obligatoirement durable, car il coïncide avec une crise d’identité générale et durable, une crise de fonds de la société et des mentalités.
Les marques ne font que refléter la société, c’est un impératif commercial. (nb base du marketing : impossible de vendre si les produits proposés ne correspondent pas à une demande !) 

 Photo : Revlon  » Couturines Doll Lipsticks « , 1961-1963. Trois étuis de rouge à lèvres
Revenons sur la maîtrise de l’image… L’exposition / votre collection comporte des rouges à lèvres vraiment spectaculaires, c’est une compétition entre marques ?
Oui bien sûr. J’ai d’ailleurs été très étonné de l’engouement suscité par l’exposition (nb elle a été prolongée d’un mois à Lyon, et totalise 9232 visiteurs !). 
Le rouge à lèvres ne me paraissait pas avoir ce potentiel de ralliement, je suis très content de cet enthousiasme collectif.
Finalement, l’expo permet d’aborder l’image avec une autre grille de lecture. Le rouge à lèvres est depuis longtemps un moyen de communication privilégié pour les marques. Il est érotique, séducteur. A la différence du vernis à ongles, qui montre davantage un certain rang social (surtout aux Etats-Unis) et donc le pouvoir, ou l’autorité, le rouge à lèvres, c’est la séduction.

Offrir un moyen de séduction est donc une bonne technique pour se faire connaître. 

C’est certainement pour cela que Perrier offrait des rouges fluos dans les boîtes de nuit, lors du lancement de la gamme « Perrier Fluos ».

Paco Rabanne aussi a offert un rouge,avec son parfum « Lady Million ». 

Merci d’avoir pris du temps pour répondre à mes questions !!!!

* un ouvrage coordonné par Anne Camilli

Pour découvrir d’autres flacons merveilleux,  rendez-vous sur le Musée Virtuel de l’association américaine de collectionneurs passionnés dont fait partie M. Martin-Hattemberg : IPBA, http://www.perfumebottles.org/.

Mise à jour du 6 avril : quelques images à découvrir dans le JT décalé (vers 3’00 »).

Pour acheter le livre :
Lèvres de luxe : Edition bilingue français-anglais