Jean Bouquin ?
Un des créateurs phare des années 60, bien avant la révolution Saint Laurent.
Ami des stars, et notamment de Brigitte Bardot, cet homme a fait la pluie et le beau temps de la mode à Saint Tropez pendant … 7 ans.
C’est avant tout un homme simple, qui décide de tout arrêter au moment où il sentait qu’il n’avait « plus rien à apporter à la mode« .
Son luxe aujourd’hui ? Administrer un théâtre*, un métier qu’il exerce depuis 35 ans.
Avec la cordialité que l’on réserve à ses amis, il m’a accueillie dans son théâtre, pour un entretien privilégié.
 

Jean Bouquin, né à Paris, profession : couturier

gregory_peck_photoNé en 1936 à Paris, rien ne destine Jean à la mode : ses parents sont d’origine modeste, sa mère est blanchisseuse, son père prof, et souvent malade. « Tu finiras dans les poubelles!« , lui dit souvent sa mère. Enfant, son temps libre est réservé au cinéma, il dépensait même l’argent que sa mère lui laissait pour manger en son absence en tickets d’entrée !
Par la suite, cette culture cinématographique l’a beaucoup influencé dans sa création : « Grégory Peck c’est ça l’élégance pour moi !« 
Son ambition ? « Devenir pâtissier, ou boucher, ou charcutier, pour éviter la faim » – une leçon qu’il tire de la guerre.

Finalement, il part pour faire une école de photo, mais sans le bac, impossible. Il s’oriente donc vers le métier de tailleur (mode homme). « C’est grâce à cette formation que j’ai créé des vêtements qui avaient une allure, qui ont tenu la route« .

A l’école, il gagne le premier prix, ce qui lui ouvre les portes de plusieurs maisons. Il entre chez Renoma, où il s’occupe de la ligne Homme. « A l’époque, les filles fouillaient dans les vêtements d’homme pour s’habiller. Elles voulaient du velours, la braguette devant. Mais on n’est pas faits pareils ! Alors j’ai commencé à fabriquer des pantalons pour femme. » C’est ce qui a fait son succès, et très vite, la boutique est devenue incontournable.

Un de ses clients fidèles lui propose un jour une association et de devenir indépendant…

La collaboration ne se fait pas, mais l’idée germe chez Jean, qui décide de tout plaquer pour aller s’installer à Saint Tropez. « Je sentais que c’est là-bas que ça se passait. Saint Tropez c’était l’endroit où il fallait être« . Il ouvre sa boutique dans un vieil hangar à bateau, « immonde« .
 
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 Jean Bouquin et sa famille, devant la boutique de Saint Tropez

La vie est dure, les débuts difficiles. Et puis un jour Brigitte Bardot entre dans la boutique. Il lui faut une robe tout de suite, pour un shooting dans ELLE. A l’époque, Jean Bouquin ouvrait et travaillait de 8h à 3h du matin.
  Jean Bouquin Brigitte Bardot

Brigitte, satisfaite, revient le lendemain, et conclut un marché : il lui fait des vêtements, et elle les portera pour sa tournée mondiale pour Viva Maria. Ce sera le début d’une grande amitié, et aussi le lancement de la renommée du couturier. Jean Bouquin impose son style, hippie chic.

Brigitte Bardot Jean Bouquin 1960S
 

Brigitte Bardot à propos de Jean Bouquin :  

« … celui qui sut mieux que personne m’habiller, me chiffonner, me pavoiser, me déguiser, me dénuder, me sexyfier, me parer et me désemparer. L’unique, le seul, l’irremplaçable Jean Bouquin.

[…] Ces étoffes somptueuses qu’il me tournicotait autour du corps, parures de déesse, soies arachnéennes […] Jean me couvrit de « foulards-robes », de « mini-maxi » indiennes, de chaînes afghanes, de « pantalons-jupes », de coloris fondus et acidulés. Il fût l’inventeur de cette mode extravagante dite hippie que je portais avec tant de joie, qui me colla à la peau pendant tant d’années et qui revient aujourd’hui en force dans tous les journaux à ma mode ! »

Le succès du couturier des stars

Les stars se pressent auprès du couturier, parmi lesquelles Greta Garbo, Rita Hayworth, Marlene Dietrich, Polnareff, Mick Jagger pour son mariage, Charles Aznavour, qui commande une veste pour la photo d’un de ses albums, ou encore Johnny, dont Jean Bouquin raccommodera le costume tous les soirs « Il se jetait dans la foule tous les soirs, et son blouson était déchiré par les fans« . Sur chacune, M. Bouquin a des anecdotes : « Gala était très fatigante. » ou encore « Je n’ai jamais encaissé le chèque de Picasso ».

Progressivement, le nombre de boutiques augmente : jusqu’à 12 boutiques !*

« J’étais un précurseur, parce que je n’avais pas l’esprit troublé par les journaux de mode. Tout ce que j’ai fait a été ensuite copié !« . Il cite notamment la saharienne, le smoking, qu’il propose dès 1963 et 1965, bien avant Saint-Laurent en 74 et 73. « La mode vient de la rue, ce sont les gens qui décident. Les artisans sont là pour obéir.« 

« J’ai habillé les belles femmes avec des beaux tissus« , un stock qu’il avait acquis auprès d’un soyeux lyonnais qui avait abandonné le métier.

7 années de création, pas une de plus

Et au bout de 7 ans, à l’apogée de son succès, Jean Bouquin arrête tout.
« J’ai arrêté quand tout est devenu trop superficiel, quand je n’ai plus été sincère. Quand tout commence à ne tourner qu’autour de l’argent. J’ai arrêté avant que tout ne bascule« .

« Vous savez, l’argent n’est pas tout, alors parfois je décidais de donner mes créations, tout était offert pendant une journée. L’essentiel ce n’est pas la mode, mais que les gens soient heureux« .

 Jeanne Lanvin, Elsa Schiaparelli

« Avant, on faisait de la mode parce qu’on aimait ça. Aujourd’hui on fait ça pour l’argent, comme dans le foot. Très peu de maisons de l’époque ont survécu en restant « pures ». A l’époque, il y avait Jeanne Lanvin, Dior, Schiaparelli. Beaucoup de créateurs, de vrais créateurs, s’y sont brûlé les ailes : Christian Lacroix, Chantal Thomass, Castelbajac« .

Une vision de son métier teintée d’amertume, et de rébellion. Il raconte avec humour qu’il a même participé aux manifestations de 36, alors qu’il était encore foetus :-).
Pas étonnant qu’il ait été surnommé « l’enfant sauvage« .

Jean Bouquin n’a jamais regretté d’avoir changé de voie.
« La Mode, c’est l’embellissement de la femme. Ce n’est pas un art. Mais elle est un repère d’une époque. Je trouve que l’histoire des costumes est formidable pour connaître et comprendre une époque !« 

Aujourd’hui, il est le propriétaire du *Théâtre Dejazet, 41 Bd du Temple à Paris. Lire l’article sur la pièce Frida Kahlo qui s’est jouée tout l’été.

Une interview de Jean Bouquin pour les 80 ans de Brigitte Bardot :

 
Et la vie de Jean Bouquin par Jean Bouquin, dans une conférence passionnante :